La spéculation financière sur les aliments


La financiarisation affecte le pouvoir d’achat des populations les plus pauvres

Par Marine Lefebvre (SOS Faim)

Le premier trimestre 2014 a été marqué par une flambée des prix agricoles jugée « excessive » par les analystes financiers eux-mêmes [1], alors même que les récoltes mondiales s’annonçaient abondantes, démontrant, une fois de plus que la fluctuation des prix n’est plus corrélée à l’évolution de l’offre et de la demande. En accentuant l’augmentation de la volatilité et de la hausse tendancielle des prix des denrées, la financiarisation des marchés alimentaires affecte le pouvoir d’achat des populations les plus pauvres, celles qui sont le plus vulnérables à la faim.

Auditionné par le Congrès américain en mai 2008, Michael W. Masters qui dirigeait depuis 12 ans un hedge fund à Wall Street, a expliqué : « l’augmentation des prix des aliments n’est pas due à une insuffisance de l’offre mais à une augmentation brutale de la demande venant de nouveaux acteurs sur les marchés à terme des biens primaires (« commodities ») où l’on achète les « futures ». » [2] S’efforçant de mettre en lumière le rôle des nouveaux spéculateurs dans la hausse des prix brutaux de 2008, il a souligné que les capitaux alloués par les investisseurs institutionnels au segment « index trading » des biens primaires des marchés à termes sont passés de 13 milliards de dollars fin 2003 à 260 milliards en mars 2008, de sorte que les prix des 25 biens primaires côtés sur ces marchés ont grimpé de 183% durant cette période !

Si les pratiques spéculatives ont longtemps trouvé leur utilité pour sécuriser l’approvisionnement, la récente financiarisation des marchés agricoles détournent les marchés de leur rôle de couverture de risques, de détermination des prix et de fluidification des marchés : fonds de pension, hedge funds, et autres institutions financières parient désormais sur l’évolution du prix des produits alimentaires en achetant ou vendant des contrats à terme sans être impliqués dans la vente ou l’achat réel de matières premières. D’après l’ONG Better Markets, producteurs et commerçants physiques ne représentent plus que 35% des acteurs, contre 65% pour les spéculateurs financiers. D’après la Banque mondiale elle-même, « les activités des fonds indiciels ont joué un rôle clé dans la flambée des prix alimentaires en 2008. » [3]

Ces pratiques spéculatives étudiées puis dénoncées depuis plusieurs années par Olivier de Schutter, l’ancien Rapporteur Spécial sur le Droit à l’Alimentation, et par de nombreuses ONG, ont fait l’objet d’une vaste campagne européenne en 2012-2013 visant àobtenir une régulation des marchés financiers.

Quelques avancées ont ainsi été obtenues : la Directive MiFID II votée par le Parlement européen le 15 avril 2014 innove en fixant enfin une limite supérieure stricte sur les marchés boursiers en matière de spéculation sur les matières premières et les produits agricoles. Visant à lutter contre l’hyper-spéculation sur les produits agricoles et à limiter les distorsions sur les marchés des matières premières en évitant que des acteurs qui n’ont aucun intérêt dans l’exploitation des produits alimentaires n’achètent des quantités illimitées, cette nouvelle législation introduit donc une limite aux positions que des traders pourront détenir sur les marchés de dérivés des matières premières. Or, selon cette Directive (qui reste à entériner par les Etats), ce n’est pas l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) mais chaque État membre qui fixera sa propre limite supérieure sur les spéculations. Cette marge de manœuvre laissée à l’appréciation des Etats n’est pas forcément de bonne augure au Luxembourg, où le Ministère des Finances de l’époque n’a pas été disponible pour discuter de cette thématique alors que, selon ses informations, les fonds spéculatifs sur les matières premières agricoles s’élevaient, fin 2012, à quelque 900 millions d’euros, soit l’équivalent d’environ trois fois le volume de toute son Aide Publique au Développement.

La cohérence des politiques pour le développement impose que les décideurs luxembourgeois s’engagent à stopper la spéculation excessive sur les marchés agricoles, en prenant des mesures visant à réguler les marchés dérivés, mais aussi en s’attaquant aux causes de la volatilité des prix agricoles notamment au travers de politiques de stabilisation des prix.

La régulation des marchés financiers et de la spéculation est indispensable à la cohérence des politiques pour le développement/ ou  Les investissements purement spéculatifs aggravent l’insécurité alimentaire.

Nos revendications : La spéculation financière sur les matières premières agricoles devrait être interdite pour les fonds d’investissement de droit luxembourgeois.

Au niveau de l’UE, le gouvernement luxembourgeois doit s’engager pour une réglementation stricte de la spéculation financière sur les matières premières agricoles et veiller à ce que les de la Directive MiFID II en matière de transparence et de limites de position soient appliquées de manière très rigoureuse.

Afin de réaliser une réelle transparence des marchés financiers et des opérations financières à tous les niveaux, le gouvernement luxembourgeois doit défendre l’obligation d’une publication quotidienne par les opérateurs de marché de l’évolution de l’ensemble des positions sur les marchés dérivés de matières premières alimentaires et une publication des positions consolidées à travers l’ensemble des marchés.

Notes de bas de page

[1] Les Echos

[2] Batamag, cité par Eric Toussaint, 13 février 2014.

[3] Banque Mondiale, Placing the 2006-2008 Commodity price boom into perspective, Juillet 2010.

 

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